Coup de coeur·Mes Lectures

Gagner la Guerre, de Jean-Philippe Jaworski

Au bout de dix heures de combat, quand j’ai vu la flotte du Chah flamber d’un bout à l’autre de l’horizon, je me suis dit : « Benvenuto, mon fagot, t’as encore tiré tes os d’un rude merdier ». Sous le commandement de mon patron, le podestat Leonide Ducatore, les galères de la République de Ciudalia venaient d’écraser les escadres du Sublime Souverain de Ressine. La victoire était arrachée, et je croyais que le gros de la tourmente était passé. Je me gourais sévère. Gagner une guerre, c’est bien joli, mais quand il faut partager le butin entre les vainqueurs, et quand ces triomphateurs sont des nobles pourris d’orgueil et d’ambition, le coup de grâce infligé à l’ennemi n’est qu’un amuse-gueule. C’est la curée qui commence. On en vient à regretter les bonnes vieilles batailles rangées et les tueries codifiées selon l’art militaire. Désormais, pour rafler le pactole, c’est au sein de la famille qu’on sort les couteaux. Et il se trouve que les couteaux, justement, c’est plutôt mon rayon…
C’est le cœur gros que je termine aujourd’hui une belle aventure littéraire qui m’aura duré un bon mois. Pendant ma lecture je n’arrêtais pas de me dire « oh tout ce que je vais pouvoir dire sur ce bouquin! » et pourtant maintenant que l’heure est venue d’écrire ma chronique, je ne sais même pas par quoi commencer.
Peut-être par le format de ma lecture. Il faut savoir qu’au moment d’entamer ma lecture j’avais deux options, voir même trois en fait: le livre audio, le livre papier et l’ebook.
Etant ressortie toute excitée de ma première expérience audio avec le début de la saga Autremonde, je me suis lancée dans le livre audio. Et le début m’a laissée sceptique.
Je m’étais fait une image mentale de Benvenuto Gesufal, notamment grâce à la nouvelle de Janua Vera, que démentait un peu la voix de Jean Christophe Lebert. Je m’imaginais un brigand canaille un peu séduisant, dans la trentaine…Et la voix plus âgée de M. Lebert me le rendait moins « attirant », plus vieux, avec cette voix volontairement brute de décoffrage.
J’ai donc un peu navigué entre livre audio et livre papier pendant le premier quart du roman, ne sachant pas vraiment sur quel pied danser. Cela dit, avec mes trajets quotidiens en bus, j’ai quand même conservé le format audio par souci de praticité. (Je ne sais pas si vous connaissez l’édition grand format hardback de Gagner la Guerre, mais je me voyais mal la trimballer avec moi tous les jours dans mon sac à main).
Et finalement, je me suis habituée à la voix de Jean Christophe Lebert, d’autant qu’un événement « particulier » au tiers du roman m’a définitivement détachée du côté séduisant du bonhomme. Et au-delà de m’habituer à la voix de M. Lebert, j’ai fini par me rendre compte qu’il avait la vraie voix du personnage. Celle qu’il fallait. Au point que les quelques fois où j’ai quand même pris le livre papier en main, pour profiter un peu de mon bel objet-livre, la voix de Benvenuto dans ma tête m’a paru bien trop lisse, épurée, fade, comme une voix off impersonnelle. Vraiment je ne regrette pas du tout le format audio de ce roman, qui du coup, m’a quand même tenu la jambe pendant un bon mois. (Forcément quand on pense que certains chapitres pouvaient durer plus de 5h)
Bon et à part la voix de Jean Christophe Lebert? me direz-vous.
Parlons un peu de l’intrigue. Honnêtement, je me suis étonnée moi-même à m’intéresser à cette intrigue. Une intrigue très politique, stratégie politique, complot, machinations, trahisons, un peu comme Le Trône de Fer pourriez-vous imaginer, mais avec beaucoup moins de petites histoires « à côté »: pas d’histoires de famille, ou d’amour, ou de destin, et très peu de fantasy à proprement parler finalement. Les elfes et les nains, car oui il y en a, ne font qu’une apparition rapide voire inutile. La magie quant à elle est plus présente mais se révèle uniquement comme un outil politique, pour appuyer ces intrigues qui sont au cœur du roman. Je me suis même dit à plusieurs reprises que le bouquin était assez genré masculin: de la politique (en non-stop), du militaire, de la bastogne (voire de la torture dans la dentelle) et des meurtres à la pelle.
Cela dit, si je me suis laissée emporter de Ressine à Ciudalia, de Ciudalia à Bourg-Preux puis de Bourg-Preux à Ciudalia de nouveau, et ce sans aucun ennui ou lassitude, c’est essentiellement grâce à la voix que l’auteur donne à son personnage haut en couleurs: Benvenuto Gesufal. Le style, le phrasé, les piques d’humour noir, cynique/ironique, même les insultes…le langage est fleuri, travaillé et pourtant tout sonne juste et même léger. Ce livre m’a rappelé tout ce que j’aime dans la langue française et m’a redonné la nostalgie de mes années de classe prépa littéraire. Jaworski s’exprime de telle sorte que chaque phrase se savoure. On aurait presque envie d’en dire certaines à voix haute, ne serait-ce que pour goûter les mots et la théâtralité de certaines répliques bien senties.
 .
Vous comprendrez donc que je suis un peu tristoune de dire au revoir à ce roman dans lequel je suis restée plongée pendant des semaines. C’était bien d’avoir ma dose quotidienne de Ciudalia, ville-personnage, et de Don Bevenuto. Ce fameux Benvenuto! Il a beau être un anti-héros (un vrai), un truand sans pitié, un égoïste de première et une brute, sa gouaille (et son vocabulaire!) vont sérieusement me manquer. C’était une très belle aventure et je suis heureuse d’avoir eu le courage de me lancer à l’assaut de ce roman, considéré comme un incontournable de la fantasy. Passer à autre chose va être difficile, je plains le prochain livre sur ma liste.
.
Je ne sais comment terminer cette chronique si ce n’est en vous invitant à me dire si ce roman vous tente ou si vous l’avez déjà lu. Pouvoir en parler encore un peu avec vous comblera un peu le manque que je ressens déjà… 💔
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18 commentaires sur “Gagner la Guerre, de Jean-Philippe Jaworski

  1. J’avais ADORE ce roman ! Gros coup de coeur ! Et je vois très bien à quel passage du livre où l’on se prend une sacrée douche froide avec notre héros. J’en ai été assez choquée et pourtant j’ai eu du mal à ne pas continuer à l’aimer ! Je comprends tellement ton sentiment de désoeuvrement, il m’a été assez difficile de repartir avec notre bouquin après ça. Et tu vois, là tu me donnes limite envie de me replonger dans l’histoire mais cette fois-ci avec l’audio. A tenter !

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  2. Parfois, la sauce ne prend pas avec l’audio. Si tu as un début mitigé, il vaut mieux ne pas trop rester sur ce format-là. Ah je ne pensais pas que les éléments de fantasy soient si peu marqués.

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    1. Bah pour le coup je suis contente de ne pas avoir abandonné le format audio car je crois qu’il m’a plus rapproché de ce qu’est vraiment le personnage. Je m’en faisais une image fausse et la voix m’a aidé à « voir » vraiment qui il était. Franchement pour les éléments de fantasy, il y a bien deux mages puissants dans l’histoire, avec un vrai rôle chacun, mais les éléments surnaturels demeurent assez « accessoires ». Ce qui n’enlève rien à l’intérêt de ce roman.

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  3. Jolie chronique ! ça a l’air d’être un gros morceau ce bouquin. Je le tenterai peut-être un jour parce que ça devient un classique mais j’ai un peu peur ^^. La couv’ des moutons est trop belle *-*
    A plush
    Kin

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  4. j’ai un collègue qui me harcèle pour que je le lise mais j’ai tenté l’auteur avec deux nouvelles que je n’ai pas trop aimées et je ne suis pas hyper fan de fantasy donc j’ai un peu peur lol

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  5. Voilà une chronique qui me rend très curieuse ! Je n’avais encore jamais entendu parler de cet ouvrage, mais vu ton ressenti, je me dis qu’il a du potentiel et qu’il pourrait me plaire 🙂

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    1. Oh tu n’avais jamais entendu parler de ce titre? Il est assez réputé dans le milieu de la fantasy-littérature de l’imaginaire. Je suis ravie si j’ai réussi à éveiller ta curiosité! C’est un roman exigeant mais très immersif et dont j’ai eu du mal à me détacher!!

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  6. Coucou
    J’ai aussi découvert cet auteur en audio avec Lebert et il est très talentueux pour Rois du monde, c’est plus d’une dizaine de timbres différents qu’il prend pour faire vivre les personnages j’ai adoré
    Gagner la guerre j’en entends beaucoup de bien, je ne sais pas encore si je vais m’y tourner mais je note 😉

    Aimé par 1 personne

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